
Longtemps considérée comme une technologie de niche, la géothermie profonde française cherche désormais à changer d’échelle dans un contexte de tensions énergétiques persistantes, du choc gazier provoqué par l’invasion russe de l’Ukraine aux nouvelles inquiétudes autour du détroit d’Ormuz.
Une offre stable pour les collectivités
Pour y répondre, Arverne et la Banque des Territoires viennent de créer une plateforme dédiée au financement et à l’exploitation de projets géothermiques en Île-de-France. Baptisée Francilienne de Géothermie, la structure sera détenue à 72 % par Arverne Chaleur & Froid et à 28 % par la Banque des Territoires. Les deux partenaires prévoient de mobiliser jusqu’à 45,1 M€ de fonds propres pour financer un premier portefeuille de cinq projets franciliens. « L’enjeu numéro un des collectivités, ce n’est pas la décarbonation, c’est le prix abonné et la stabilité prédictibilité du prix dans le temps », souligne Grégory Van Den Perre, directeur d’Arverne Chaleur & Froid. Le groupe affirme ainsi pouvoir produire une chaleur géothermique autour de 60 €/MWh en sortie de centrale, avec une visibilité tarifaire sur plusieurs décennies, là où le gaz reste soumis aux chocs géopolitiques et à la volatilité des marchés internationaux.
25 à 30 M€ par projet
Le montage retenu par la Francilienne de Géothermie s’inscrit clairement dans une logique infrastructurelle. Selon nos informations, chaque projet sera financé individuellement en project finance via des sociétés dédiées de type SAS UNR (sociétés de production d’énergies renouvelables), avec une participation minoritaire possible des collectivités locales, généralement autour de 5 %, chaque projet devant représenter entre 25 et 30 M€ d’investissement total. L’effet de levier attendu laisse entrevoir des structures composées d’environ 20 à 25 % de fonds propres et 75 à 80 % de dette. Des discussions bancaires ont déjà été engagées pour le financement du premier projet, même si aucun prêteur n’a encore été dévoilé.
Le modèle économique, lui, repose sur des concessions longues, généralement comprises entre vingt-cinq et trente ans, les doublets géothermiques eux-mêmes pouvant dépasser cinquante ans de durée de vie technique. Cette durée de vie, combinée à des revenus relativement prévisibles via les réseaux de chaleur, rapproche progressivement la géothermie des actifs core infrastructure recherchés par les investisseurs institutionnels.
Le Dogger, trésor énergétique du Bassin parisien
L’Île-de-France, ou se situeront les cinq premiers projets, constitue historiquement le principal bassin géothermique européen pour le chauffage urbain. Le sous-sol francilien repose sur l’aquifère du Dogger, une couche géologique profonde riche en eau chaude située entre 1 500 et 2 000 mètres de profondeur. La région compte déjà plusieurs dizaines d’installations géothermiques alimentant des réseaux de chaleur urbains. Selon Arverne, le risque géologique est aujourd’hui largement maîtrisé dans le Dogger francilien. L’entreprise dirigée par Pierre Brossollet cite notamment le forage récemment réalisé pour le site de Safran à Villaroche, présenté comme l’un des forages géothermiques les plus rapides jamais réalisés en Île-de-France. Les projets bénéficient par ailleurs des dispositifs classiques de soutien public, notamment : les aides de l’ADEME et le fonds de garantie SAF Environnement couvrant le risque de sous-performance géologique.
Une filière encore embryonnaire
Malgré l’intérêt croissant des collectivités, la géothermie reste marginale dans le mix thermique français. Selon Arverne, elle ne représente aujourd’hui qu’environ 1 % de la production de chaleur nationale, largement dominée par le gaz et la biomasse. Le groupe estime néanmoins que le marché entre dans une phase d’industrialisation accélérée, et revendique aujourd’hui une « centaine de projets identifiés sur le territoire français, dont une vingtaine à un stade avancé de développement. »
Selon nos informations, l’objectif affiché est d’atteindre une trentaine de projets en production d’ici cinq à six ans, représentant environ 5 TWh de production annuelle. « Le principal frein ne serait plus technique ni financier, mais réglementaire. Le problème numéro un aujourd’hui, c’est l’instruction administrative », estime Grégory Van Den Perre, évoquant les délais très importants liés aux autorisations de recherche relevant du code minier.
Un marché encore verrouillé par les énergéticiens historiques
Le marché francilien reste aujourd’hui dominé par les grands opérateurs historiques de réseaux de chaleur comme Dalkia, Engie Solutions ou Idex. Mais Arverne cherche précisément à se différencier par son intégration verticale complète : géosciences, forage, ingénierie et exploitation sont internalisés. « Nous sommes aujourd’hui le seul acteur en France capable de maîtriser toute la chaîne de valeur en interne », affirme le dirigeant. Selon lui, cette excellence opérationnelle constitue une barrière à l’entrée déterminante sur un marché où le la connaissance du sous-sol ainsi que les capacités de forage profond – tant en matière d’équipements que de ressources humaines – sont à la fois critiques et rares. Le groupe estime ainsi que la géothermie pourrait progressivement suivre une trajectoire comparable à celle qu’a connue la biomasse il y a une quinzaine d’années : une phase initiale stratégiquement accélérée par les subventions, avant d’atteindre une maturité et des financements essentiellement bancaires, sur un modèle économique éprouvé tant côté Arverne que du côté clients. p« Dès que la filière sera industrialisée, les subventions seront peu ou plus nécessaires », assure Grégory Van Den Perre.






