
© Vindry Architecture
Le gouvernement français a présenté début mai son plan national de résilience sur les terres rares et les aimants permanents. Derrière ce sujet en apparence technique se joue l'une des confrontations industrielles les plus stratégiques de la décennie. Les aimants permanents à base de néodyme, praséodyme, dysprosium ou terbium sont devenus indispensables aux éoliennes offshore, aux véhicules électriques, aux réseaux électriques, aux systèmes de stockage, aux équipements militaires, aux robots industriels et aux infrastructures numériques. Une seule éolienne offshore peut embarquer plusieurs centaines de kilos de ces matériaux.
Or l'Occident dépend massivement de la Chine. Pékin contrôle environ 70 % de la production mondiale de terres rares, près de 90 % des capacités de raffinage et plus de 90 % de la fabrication des aimants permanents NdFeB. Si l'attention s'est longtemps portée sur les mines, le véritable centre de gravité se situe aujourd'hui dans les procédés chimiques et métallurgiques qui permettent de transformer un minerai en composant industriel. Selon la Commission européenne, la demande de terres rares pour les technologies stratégiques pourrait être multipliée par cinq d'ici 2030. C'est précisément sur ces segments que l'Europe a laissé s'installer sa dépendance.
La réponse française
Face à ce constat, la France tente de reconstruire certaines briques essentielles. Le projet le plus avancé est celui de Caremag à Lacq, porté par Carester avec le soutien de l'État français et du Japon. L'usine représente environ 216 M€ d'investissement, dont plus de 100 M€ financés via France 2030. Le japonais JOGMEC participe également au projet afin de sécuriser ses approvisionnements hors Chine. L'installation doit recycler environ 2 000 tonnes d'aimants permanents par an et raffiner 5 000 tonnes de concentrés miniers importés afin de produire notamment du dysprosium et du terbium, deux métaux indispensables aux aimants haute performance utilisés dans l'éolien offshore et les moteurs électriques. À La Rochelle, Solvay investit plusieurs centaines de millions d'euros pour relancer une capacité européenne de raffinage de néodyme et de praséodyme. Le groupe vise jusqu'à 30 % des besoins européens d'ici 2030. À Grenoble, MagREEsource développe une technologie issue du CNRS permettant de recycler directement les aimants permanents afin de réintroduire ces matériaux dans les circuits industriels européens.
La France cherche également à reprendre l'initiative en amont. En juin, Eramet, le BRGM et la société française d'IA Lithosquare ont annoncé un partenariat destiné à accélérer l'identification de nouveaux gisements grâce à l'exploitation de données géologiques et à des modèles prédictifs. Les premiers programmes seront déployés en Afrique. Ainsi, la compétition ne porte plus uniquement sur la transformation des métaux, mais aussi sur la capacité à découvrir les ressources de demain. Cette réorientation marque une rupture avec plusieurs décennies de désengagement progressif. Capitaux publics, partenariats industriels et objectifs de sécurisation des approvisionnements redeviennent des instruments assumés de politique économique.
Un écart encore immense
Malgré ces initiatives, l'écart reste considérable. Selon le BRGM, la Chine produisait déjà près de 195 000 tonnes d'aimants permanents NdFeB en 2021, contre environ 83 000 tonnes en 2010. Certaines provinces chinoises disposent aujourd'hui de capacités industrielles supérieures à l'ensemble des projets actuellement envisagés en Europe. Les États-Unis ont choisi une approche plus offensive. Washington mobilise plusieurs milliards de dollars via l'Inflation Reduction Act, le Department of Defense et l'Export-Import Bank afin de reconstruire une filière intégrée autour des métaux critiques. MP Materials bénéficie ainsi du soutien du Pentagone et d'accords industriels avec General Motors pour développer des capacités de raffinage et de fabrication d'aimants au Texas. La différence fondamentale est ailleurs. La Chine n'a pas bâti sa position dominante uniquement grâce aux subventions. Pendant plus de vingt ans, elle a accepté des investissements lourds, des horizons de rentabilité longs et une intégration industrielle que la plupart des économies occidentales ont progressivement abandonnés. Pékin a traité les terres rares comme un actif stratégique bien avant qu'elles ne deviennent un sujet de souveraineté dans les capitales occidentales.
Le paradoxe européen
L'Europe poursuit aujourd'hui plusieurs objectifs simultanément : électrifier son économie, développer les infrastructures dédiées à l'intelligence artificielle, renforcer son industrie de défense, accélérer la production de batteries et réduire sa dépendance extérieure. Toutes ces ambitions reposent pourtant sur les mêmes ressources. Le raffinage des terres rares exige d'importantes quantités d'électricité, des infrastructures industrielles lourdes et des procédés complexes. Autrement dit, la réindustrialisation recherchée implique précisément les activités que de nombreuses économies européennes ont progressivement externalisées. Souvent présenté comme la solution idéale, le recyclage ne permettra pas de résoudre rapidement l'équation. Les volumes récupérables resteront limités avant les années 2030 et les procédés demeurent coûteux, complexes et énergivores. L'Europe devra donc réduire sa dépendance tout en continuant à importer massivement. Pendant ce temps, la Chine conserve un avantage redoutable : sa capacité à peser sur les prix mondiaux. Grâce à ses volumes, à ses coûts de production plus faibles et à ses soutiens publics, elle peut absorber des marges extrêmement réduites et fragiliser les projets concurrents avant même qu'ils n'atteignent une taille critique. Plusieurs industriels européens redoutent déjà un scénario comparable à celui du solaire photovoltaïque, où l'industrie européenne avait été largement balayée par la chute des prix chinois dans les années 2010.
Le retour de la puissance industrielle
Les terres rares ne sont qu'un symptôme. Elles rappellent une réalité que l'Europe avait largement reléguée au second plan : les grandes transformations économiques reposent d'abord sur des capacités industrielles.
Raffiner, transformer, produire, acheminer. Derrière chaque ambition climatique se cachent des usines, de l'énergie et des chaînes logistiques. La transition énergétique n'échappe pas à cette règle. Et dans cette nouvelle géographie industrielle, la question n'est plus de savoir si l'Europe peut rivaliser avec la Chine à court terme, mais quel prix elle est prête à payer pour retrouver une part de son autonomie. Car derrière les terres rares se joue, en réalité, le contrôle des infrastructures du XXIe siècle...






.jpeg)


